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mardi 28 février 2012

Message du Saint-Père pour le Carême en 2012

 

17 mars 2009 : Le Pape Benoît XVI pendant la cérémonie d'accueil à l'aéroport international de Yaoundé, Cameroun, Afrique
«Faisons attention les uns aux autres pour nous stimuler dans la charité et les œuvres bonnes» (Lettre aux Hébreux 10, 24)

Frères et sœurs,
Le Carême nous offre encore une fois l'opportunité de réfléchir sur ce qui est au cœur de la vie chrétienne : la charité. En effet, c'est un temps favorable pour renouveler, à l'aide de la Parole de Dieu et des Sacrements, notre itinéraire de foi, aussi bien personnel que communautaire. C'est un cheminement marqué par la prière et le partage, par le silence et le jeûne, dans l'attente de vivre la joie pascale.
Cette année, je désire proposer quelques réflexions à la lumière d'un bref texte biblique tiré de la Lettre aux Hébreux : « Faisons attention les uns aux autres pour nous stimuler dans la charité et les œuvres bonnes » (10, 24).
pour lire la suite sur le site de l'Eglise catholique en France, cliquez ICI

dimanche 12 février 2012

Quand la lèpre monte à la tête.

Les anciens mettaient les lépreux à l'écart. Aujourd'hui la lèpre se guérit mais d'autres catégories sociales, d'autres personnes sont menacées de marginalisation.

Monseigneur Rouet, après avoir rappelé le sort réservé jadis aux personnes atteintes de la lèpre, évoque comment, aujourd'hui encore, la fraternité est atteinte.

"L'homme est un être étrange ! Par son corps, il existe grâce à des limites qui l'individualisent et l'empêchent de disparaître. Mais sa vie ne se développe qu'en tirant de l’extérieur les aliments, les vêtements et la protection. La conscience vivante grandit par les contacts, les échanges, donc par des relations. Enfermée dans Babel, l'humanité se prive des champs nourriciers et des caravanes opulentes. Qui, de l'extérieur, donnerait un nom à ces prisonniers d'eux-mêmes (Gn 11,4) ? 
La diversité des langages ouvre la féconde diversité des cultures dont aucune n'épuise les capacités humaines.

Entre l'intérieur et l'extérieur de l'histoire d'un être ou d'un groupe, en ce point de jonction et d'échange, se situe la mince pellicule de la peau. Elle protège l'identité particulière et favorise l'osmose avec le milieu ambiant. Une maladie de la peau perturbe les échanges chez l'individu et dans la société.

 Jusqu'à 1873, date à laquelle Hansen découvrit l'origine virale de la lèpre, le fléau résumait à lui seul toutes les atteintes à la communication entre humains, aussi bien en Mésopotamie et dans le monde biblique, que dans les pays autour de la Méditerranée. Elle fut « le mal des Croisades ».

Les termes qui le désignent (la lèpre veut dire « la blanche », couleur des cadavres) sont éloquents. En grec, la racine désigne l'acte d'éplucher, de peler, de racler ; bref, d'enlever la peau. Dans la Bible, le verbe primitif souligne le fait de se répandre, comme se vide un étang, se disperse un trésor, s'écoule la sève d'un arbre. Victime d'une liquéfaction de lui-même, le lépreux était rigoureusement exclu de la société. On l'appelait « le produit du mal » : une force maléfique avait pénétré en lui pour se déverser sur le groupe. Tenue pour très contagieuse et pour se transmettre par voie sexuelle, la lèpre dissolvait de l'extérieur un corps solide. Les peurs légitimes ou irrationnelles se concentraient en elle. Elle représentait l'impureté ~ radicale : le mélange mortel de la vie et de la décomposition, du propre et du sale, de l'innocence et de la culpabilité. Touché en son existence même, le peuple de la Bible confiait aux prêtres le soin de s'en occuper car, danger suprême, elle menaçait le coeur même de sa cohésion.  ~

Le Christ envoie parfois le lépreux qu'il guérit vers les prêtres (Lc 5,14) afin qu'ils réadmettent cet homme dans la vie sociale. Outre sa parole qui soigne, Jésus ose toucher le malade (Lc 5,13).
 Il va même jusqu'à prendre au désert la place de cet exclu (Mc 1,45). Le Christ se rend présent et « la lèpre le quitta » (Mc 1,42) : notons cette évaporation du mal.


Que reste-t-il aujourd'hui de cette description, au temps où, en Europe du moins, la lèpre se guérit ? Comme symbole des peurs primitives, elle fourmille encore, aussi virulente. Nous retiendrons quatre symptômes.

Les anciens ignoraient l'origine de cette maladie et les traitements afférents. Notre temps est plus savant et mieux armé. Il n'empêche voici cette femme que son mari a abandonnée quand il a appris qu'elle avait un cancer. Sans parler du Sida qualifié de « lèpre moderne », bien des maladies provoquent des peurs irrationnelles qui conduisent à l'isolement. On n'affuble plus les malades d'habits spéciaux pour lépreux, mais on les couvre de silence et de solitude. Il est encore des maladies qu'on tait. Sans parole, comment nourrir l'échange entre humains ? La technique qui soigne ne remplace pas la parole qui guérit en replaçant dans le dialogue social.

La « peau» de notre société est malade. Celle-ci rejette à l'extérieur de son corps ceux par qui elle craint sa dissolution : les étrangers ne lui sont pas directement utiles. Car notre société se construit autour du rendement rapide, de l'adaptation accélérée. Celui qui ne tient pas le rythme de plus en plus soutenu reste en marge. Il est un temps « assisté » (Les autres assistent à sa survie pour qu'il ne trouble rien), mais il ne produit aucune plus-value. En trop. Les autres, étrangers affamés, persécutés de divers régimes écrasants, sont accusés de troubler notre ordre, de corrompre notre identité (on est toujours trop nombreux - n'est-ce pas ? - à partager les valeurs produites). Méditons alors ce récit : entre Samarie assiégée et mourant de faim et l'armée qui l'encercle, errent quatre lépreux. Ce sont eux qui découvrent la fuite des ennemis et, en messagers de salut, l'annoncent à la ville (2 R 6,24-7,20). L'avenir se lève au-delà des murs.

Avilissante, la lèpre crispait les esprits. Même si, depuis longtemps, des coeurs charitables s'occupaient des lépreux, la société se figeait contre eux. Les corps qui s'affaissaient durcissaient les comportements de rejet. Le mou et le dur : intéressant à noter dans une époque où l'émotion sert de politique, mais où la dureté financière est impitoyable ; où les médias reluisent de glamour et de paillettes, mais où l'isolement individualiste provoque dépressions et repli sécuritaire. Jamais autant de mollesse de réflexion n'a produit autant de dureté d'exclusion... À force de sentimentalisme, on ne sait plus aimer.

Devant la lèpre, les anciens se sentaient impuissants, incapables de trouver une solution. Notre temps manque cruellement de projets. Une législation pléthorique, des politiques à courte vue flattent une identité confinée dans l'immédiat. C'est la fraternité qui est atteinte. Alors le Christ qui se rend présent révèle le chemin pour que, dans les esprits et les attitudes, la lèpre nous quitte. Car si elle vient de nous et s'écoule de nous, un Autre seul peut nous en purifier.

+ Albert Rouet
Archevêque Emérite de Poitiers

mercredi 28 décembre 2011

 Publié dans La Croix  17-18 décembre 2011 

Teilhard et l’incarnation du Christ
Henri Madelin, Service jésuite européen


Le P. Teilhard de Chardin n’a pas fini de féconder notre pensée et de stimuler notre foi, surtout en ce temps liturgique où grands et petits s’émerveillent en contemplant la crèche.
Le P. Martelet et le P. de Lubac ont su mettre en valeur l’originalité de sa présentation du mystère de l’incarnation (1). Ce jésuite, « pèlerin de l’avenir » , écrit, l’année de sa mort, dans le carnet de retraite qu’il tient fidèlement : « Je vais au-devant de Celui qui vient. » Comme Élie, comme le Christ dans l’Évangile, il appelle sur lui le feu, « le feu qui était au commencement », « le feu capable de tout pénétrer ».
Ce passionné de Dieu est en même temps un passionné du monde. Il a exploré et arpenté notre planète toute sa vie. Pour lui, les anciennes représentations de notre univers doivent s’effacer pour laisser place à une nouvelle vision qu’il a pressentie avant beaucoup d’autres et qui renouvelle toutes les dimensions de la foi pour le croyant d’aujourd’hui. Aux yeux de l’homme contemporain en effet, l’univers est un long processus d’expansion continue. Après avoir découvert l’espace dans la foulée d’hommes de science comme Copernic et Galilée, nous sommes en présence de deux abîmes, celui du passé et de l’avenir et celui de l’infime et de l’immense. La création postule, selon Teilhard, l’existence d’un centre unificateur ; on la voit se déployer comme « un grand geste continu, espacé sur la totalité du temps ; elle dure encore et, incessamment bien qu’imperceptiblement, le monde émerge au-dessus du néant », comme un « tout spécifique doué d’une puissance de développement organisé ». Le cosmos n’est pas figé dans un équilibre statique, il est le produit d’une Union créatrice, attirée vers un point de rencontre ultime appelé point Oméga et le Christ est « l’axe et le sommet » de cette « maturation » universelle.
C’est en suivant les lois de cette cosmogénèse que nous pouvons mieux comprendre ce que signifie pour nous la nativité du Christ. « Comme la création (dont elle est la face visible), l’incarnation est un acte coextensif à la durée du monde. » Pour Dieu, s’incarner dans un monde en évolution, c’est y naître. Or, comment y naître, sinon à partir d’une personne et au terme de longues préparations en Israël et de novations dans le cours des multiples civilisations et cultures humaines. D’où cette splendide méditation que l’on peut lire dans Mon Univers en 1924 :
« La petitesse du Christ dans son berceau et les petitesses bien plus grandes qui ont précédé son apparition parmi les hommes ne sont pas seulement une leçon morale d’humilité. Elles sont d’abord l’application d’une loi de naissance et, consécutivement, le signe d’une emprise définitive de Jésus sur le Monde. (…) Les prodigieuses durées qui précèdent le premier Noël ne sont pas vides du Christ, mais pénétrées de son influx puissant. C’est l’agitation de sa conception qui remue les masses cosmiques et dirige les premiers courants de la biosphère. C’est la préparation de son enfantement qui accélère les progrès de l’Instinct et l’éclosion de la pensée sur Terre. Ne nous scandalisons plus, sottement, des attentes interminables que nous a imposées le Messie. Il ne fallait rien moins que les labeurs effrayants et anonymes de l’homme primitif, et la longue beauté égyptienne, et l’attente inquiète d’Israël, et le parfum lentement distillé des mystiques orientales, et la sagesse cent fois raffinée des Grecs pour que sur la tige de Jessé et de l’humanité la fleur pût éclore. Toutes ces préparations étaient cosmiquement, biologiquement, nécessaires pour que le Christ prît pied sur la scène humaine. Et tout ce travail était mû par l’éveil actif et créateur de son âme en tant que cette âme humaine était élue pour animer l’Univers. Quand le Christ apparut entre les bras de Marie, il venait de soulever le Monde. »
Le Christ peut être appelé «  Christ évoluteur » puisque l’incarnation se continue au fil des temps. C’est ce qu’annoncent saint Paul et saint Jean dans leurs écrits. C’est ce que précise Teilhard dans La Vie cosmique datée de 1916 : « Depuis que Jésus est né, qu’Il a fini de grandir, qu’Il est mort, tout a continué de se mouvoir parce que le Christ n’a pas achevé de se former. Il n’a pas ramené à lui les derniers plis de sa Robe de chair et d’amour que lui forment ses fidèles. Le Christ mystique n’a pas atteint sa pleine croissance, ni donc le Christ cosmique. L’un et l’autre, tout à la fois, ils sont et ils deviennent ; et dans la prolongation de cet engendrement est placé le ressort ultime de toute activité créée. Le Christ est le Terme de l’Évolution, même naturelle, des êtres ; l’Évolution est sainte. »
« L’attente, nous rappelle le P. Teilhard dans Le Milieu divin , est la fonction chrétienne par excellence. »

(1) cf. Cardinal Henri de Lubac, La Pensée religieuse du P. Pierre Teilhard de Chardin, Cerf, 2002, p. 27-31
et Gustave Martelet, Teilhard de Chardin, prophète d’un Christ toujours plus grand, Lessius, 2005, p. 51-65.